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Dimanche matin sur le bord du cercle polaire

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Dimanche matin sur le bord du cercle polaire

Dimanche matin sur le bord du cercle polaire. Le ciel est voilé, un halo bleu coiffe le continent antarctique que j’aperçois par la fenêtre, un manchot Adélie passe, sautant de caillou en caillou. Tout est calme dans la salle de vie lumineuse du dortoir d'été de la base de Dumont d'Urville .
De France nous est parvenu hier matin le bruit des bombes et des fusillades. Quel étrange contraste.
Ici nous sommes environnés de milliers de créatures qui se battent pour la vie, malgré tout.
Là-bas des hommes tuent d’autres hommes, pour une idée, pour un mal-être, pour un Dieu, un Dieu ?
Ici rien n'a bougé pourtant, nos compagnons à dos noirs forment de longues colonnes pour rejoindre la mer, d’autre reviennent et s’empressent de nourrir leurs petits avant que la banquise ne se brise. Le temps de chacun est visiblement compté. Et il n’y a là que la vie et la mort, toute simple, toute nue, toute belle. Nous vivons bêtes et hommes baignés dans la lumière qui se reflète partout. Dos au soleil, c’est le blanc infini sous toutes ses formes, où chaque angle, chaque falaise, chaque iceberg, chaque crevasse, apportent leur propre nuance au paysage, se permettant parfois la fantaisie d’un bleu profond. Face au soleil, c’est un miracle de scintillement et de lumière éclaboussée. Il y a le vent, il y a le silence, il y a le bruit des pattes de nos compagnons qui vont et qui viennent, il y partout le roucoulement des oiseaux qui paradent parfois, l’explosion de disputes entre voisins de nid.

Là-bas le bruit des bombes, que nous recevons comme une gifle dans le silence.
Rien n'a bougé, c’est nous qui vivons désormais avec cette idée sanglante dans la tête, et toi/vous qui êtes là bas, chez nous, vous tremblez, et je/nous ne sommes pas là pour te/vous rassurer.
Vu d’ici l’humanité est soudain repoussante. Tentation de l’isolement. Et pourtant c’est nous, c’est chez nous, c’est notre chez-soi. Des hommes sèment la peur et la peur pousse bien chez nous, les médias adorent la peur, c’est leur gagne-pain, et les semeurs de peur y trouvent leur porte-voix sans même avoir à lever le petit doigt, un génie de propagande doublé d’une barbarie absolue.
Le paysage ici n’a pas le sens du deuil, parfois sur la neige un trait rouge de sang, une naissance ou un coup de bec, un coup de dent qui prend une vie pour vivre. Le noir n’existe pas longtemps ici, étrange pays où la mort est blanche.
Je/nous pensons à vous, fraternellement.

Luc Jacquet

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