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Vers un monde sans empereur ? Plaidoyer pour la biodiversité antarctique

15min de lecture
Par Luc Jacquet, réalisateur et fondateur de Wild-Touch, et Christophe Barbraud, chargé de recherche CNRS au Centre d’Études Biologiques de Chizé (CNRS - Université de La Rochelle), spécialiste du manchot empereur.

Il y a presque 30 ans, je posais le pied pour la première fois sur le continent antarctique. Durant cet hivernage de 14 mois au pôle de froid de notre planète, j’y ai rencontré Christophe Barbraud, lui aussi nouvel arrivant sur cette base de Dumont d’Urville, en Terre Adélie. L’Antarctique, et son habitant emblématique le manchot empereur, ont ce pouvoir de fascination tels qu’ils ont écrit nos destins à tous deux. Christophe est devenu scientifique, je suis devenu artiste.

Depuis, nous n’avons cessé de travailler ensemble. Art et science, main dans la main, ont oeuvré pour sensibiliser à la beauté et à la fragilité de ce monde polaire, à travers des films, des livres, des expositions, des expériences. Nous avons passé une partie de nos vies au chevet de l’empereur, cet animal qui vit là où l'humain ne le peut pas. Une vie à la limite de la vie.

À l’automne 2015, nous avons initié, grâce au soutien des TAAF et de l’IPEV, l'expédition «Antarctica!» avec mon ONG Wild-Touch et Christophe, aujourd’hui chargé de recherche CNRS. Nous avons voulu apporter une multiplicité de regard sur ce continent gelé, et raconter une nouvelle histoire de l’empereur, cette espèce hors du commun, aujourd’hui menacée par nos activités anthropiques, lointaines et pourtant omniprésentes.

Luc Jacquet
"Le 28 octobre 2016, après 25 années de discussion, les 25 membres de la Commission pour la conservation de la faune et de la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR) se sont mis d’accord pour la création en mer de Ross - une vaste baie proche du continent Antarctique - du plus grand sanctuaire marin au monde.

Cet écosystème unique (1,55 million de kilomètres carrés, soit une superficie équivalente à celle de la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal réunis), abrite un quart de la population mondiale de manchots empereurs, 40% de la population mondiale de manchots Adélie, des milliers de baleines de Minke, d’orques, de phoques de Weddell, de phoques crabiers et de léopards des mers.

Même si l’Antarctique et ses mers environnantes sont souvent considérés comme les derniers écosystèmes intacts, ou quasi intacts, de la planète, ils ne sont plus épargnés par les retombées des activités humaines : on y trouve désormais des pesticides et autres polluants persistants, des particules de plastique, un tourisme de luxe croissant, des pêcheries industrielles, et les effets du changement climatique induit par les émissions humaines de dioxyde de carbone entre autres. Si à court terme l’on peut espérer que le sanctuaire de la mer de Ross permette de minimiser l’impact de la pêche et du tourisme, comment pourrait-il limiter les effets du changement climatique qui menace plusieurs espèces animales ayant développé des adaptations uniques pour survivre en Antarctique, la plus emblématique de toutes étant probablement le manchot empereur ?

Lorsqu’à la fin de l’année 1992 je découvrais pour la première fois la colonie de manchots empereurs proche de la station de Dumont d’Urville en Terre Adélie, c’était en compagnie de Luc Jacquet qui venait de côtoyer les manchots pendant une année entière lors de son hivernage en Antarctique.

Je m’apprêtais alors à prendre le relais de Luc et même si cet environnement me paraissait intact, la colonie avait déjà commencé à subir les conséquences du changement climatique.

Lorsqu’elle fut découverte au début des années 1950, cette colonie comptait environ 6000 couples, qui pondaient chacun un oeuf par an, au mois de mai. En moyenne 70% des parents parvenaient à élever un jeune jusqu’à son départ en mer, en décembre. Puis, soudainement, à partir de 1976, la colonie commença à s’effondrer pour ne compter que 2500 couples en 1983. Une autre colonie située à environ 2000 km plus à l’ouest a subi le même sort. Le suivi minutieux de la colonie de Dumont d’Urville par les scientifiques indique que ce déclin semble s’expliquer par une augmentation de la mortalité des adultes pendant une période de 5 années consécutives. Mais quelle pouvait en être la cause ?

Pour élucider cela quelques rappels sur l’écologie du manchot empereur sont nécessaires. La plus grande espèce de manchot actuelle a besoin, pour se reproduire, d’une plateforme de banquise stable tout au long de l’hiver - sur laquelle les oiseaux vont couver leur oeuf unique entre leurs pattes et élever leur progéniture - et de zones océaniques riches en nourriture. Le poussin est nourrit par ses parents qui vont chercher poissons, calmars et crustacés en mer sous ces zones couvertes de banquise fractionnée, que l’on appelle les floes, situées entre 20 et 160 kilomètres de la colonie. Il s’avère que les eaux recouvertes de floes sont très riches en nourriture pour les manchots empereurs et pour les autres mammifères et oiseaux marins de l’Antarctique.

Or, l’étendue de ces zones de floes s’est réduite d’environ 11% lors des années 1970 dans plusieurs secteurs de l’Antarctique, dont Dumont d’Urville, occasionnant une probable diminution importante de la nourriture des manchots empereurs et une augmentation de leur mortalité. Cette réduction de l’étendue des zones de floes est attribuée à un changement de régime de la circulation atmosphérique, avec une augmentation des entrées d’air plus chaud en provenance du nord, occasionnant une augmentation des températures, et une diminution des zones de floes.

Suite à cet évènement climatique, qui a également touché d’autres espèces, la mortalité des jeunes à la colonie a augmenté, passant en moyenne de 34% à 46%, et est devenue très variable d’une année à l’autre, avec plus 97% des poussins morts durant certaines années. La colonie n’a donc pu recouvrer ses effectifs antérieurs, et ce même si l’étendue des zones de floes a sensiblement augmenté à partir de la fin des années 1980. Ce n’est que depuis la fin des années 1990 que la productivité de jeunes s’est stabilisée, ce qui a d’ailleurs occasionné une augmentation de la colonie qui compte désormais près de 3500 couples.

Lors de l’expédition Wild-Touch Antarctica!, Luc Jacquet et moi avons eu le plaisir de voir une colonie avec de nombreux poussins (plus de 2600). Mais si cette année 2015 fût exceptionnelle pour les manchots empereurs, les deux années précédentes furent catastrophiques, non pas à cause d’une diminution de l’étendue des zones de floes, mais cette fois-ci à cause d’une étendue de banquise côtière trop importante.

Ce type de banquise est de la glace de mer, qui reste fixe à l’endroit où elle s’est formée et qui peut atteindre plusieurs mètres d’épaisseur. C’est sur cette banquise côtière que les manchots empereurs peuvent se reproduire, du fait de sa stabilité. Cependant, lorsqu’elle s’étend trop loin en mer, elle oblige les manchots à parcourir des distances de marche considérables (jusqu’à plus de 100 km) avant de pouvoir atteindre les zones de floes pour se nourrir. Cela leur est énergétiquement coûteux, et à la colonie les poussins sont nourrit moins fréquemment et insuffisamment. Beaucoup meurent de faim et de froid. 97% des poussins sont morts en 2014, seulement une centaine a survécu. Environ 87% étaient morts de la même manière en 2013. L’année 2016 est également médiocre, avec un taux de mortalité de 71%.

Ainsi, après plus de soixante années de suivi détaillé de cette colonie de manchots empereurs et de quelques autres autour du continent antarctique, il apparaît clairement que cette espèce a besoin de certaines conditions de banquise pour se maintenir : trop de banquise côtière et l’accès à la nourriture est compromis, occasionnant des hécatombes chez les jeunes. Pas assez de zones de floes et la nourriture vient à manquer, impactant toute la population. Cela fait du manchot empereur une espèce particulièrement sensible au changement des propriétés de la banquise, véritable sentinelle des impacts du changement climatique sur les écosystèmes marins en Antarctique.

Actuellement, 47 colonies de manchots empereurs ont été répertoriées autour du continent Antarctique ce qui représente une population mondiale estimée entre 660 000 et 830 000 individus, soit un peu moins que le nombre total d’habitants de la ville de Marseille.

Les climatologues du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat projettent, à partir de leurs modèles climatiques, une diminution d’ici la fin du siècle de 8% à 30% de l’étendue de la glace de mer en hiver autour de l’Antarctique. Basé sur nos connaissances actuelles de la dépendance des manchots empereurs vis-à-vis de la glace de mer et de la répartition des colonies, on peut estimer que, d’ici la fin du siècle, la population mondiale aura diminué d’au moins 19%, que deux tiers des colonies auront diminué de plus de 50%, et que 20% des colonies seront au bord de l’extinction. Ce processus est déjà enclenché : une colonie située en Péninsule Antarctique n’a plus été revue depuis 2009 suite à une période de déclin depuis la fin des années 1970 accompagnant une diminution importante de la glace de mer. Nos modèles démographiques suggèrent que seules les colonies de la mer de Ross et quelques colonies de la mer de Weddell seront épargnées.

Bien sûr le manchot empereur, comme d’autres espèces, a survécu aux épisodes de réchauffement climatique entre chaque période glaciaire depuis plusieurs millions d’années. L’analyse de la variabilité génétique observée dans plusieurs colonies de manchots empereurs suggère par ailleurs une augmentation de la population mondiale de manchots empereurs juste après la fin de la dernière période glaciaire, il y a environ 8 à 9 000 ans. Mais le changement climatique actuel est unique et sans précédent de par sa rapidité : lors de la sortie du dernier maximum glaciaire, la température moyenne en Antarctique a augmenté de 9°C sur une durée d’environ 10 000 ans, soit un rythme 0.09°C par siècle. Depuis une cinquantaine d’années, le rythme du réchauffement climatique en Antarctique correspond en moyenne à 2,7°C par siècle, avec des pics atteignants 5,6° sur la péninsule !

Le manchot empereur est une espèce dite à stratégie démographique lente, c’est-à-dire avec une forte longévité (le plus vieil individu connu est âgé d’au moins 38 ans) mais avec un taux de reproduction faible (au mieux un jeune par an) et une entrée en reproduction tardive (à partir de 4 à 5 ans en moyenne). Ces caractéristiques font que les capacités d’adaptation par sélection naturelle du manchot empereur à des changements climatiques rapides sont limitées. Une réponse possible est la plasticité, c’est-à-dire la capacité d’adaptation des manchots aux changements climatiques ne faisant pas intervenir de changement évolutif
(génétique). Néanmoins, cette plasticité est restreinte du fait que cette espèce a besoin de certaines conditions particulières de banquise pour se maintenir comme nous l’avons vu.

Enfin, d’autres menaces viennent se rajouter au changement climatique, menaces qui n’existaient pas lors des derniers épisodes de réchauffement interglaciaire, tels que les métaux lourds et les polluants organiques persistants (pesticides). Depuis les années 1980, on a pu détecter la présence de DDT et ses dérivés, mais aussi de pesticides tel que le lindane dans des tissus de manchots empereurs et d’autres espèces d’oiseaux et de mammifères marins antarctiques.

Ainsi la mer de Ross pourrait s’avérer être l’un des derniers sanctuaires pour le manchot empereur face aux conséquences du réchauffement climatique en cours et annoncé.

D’où l’importance de la mise en sanctuaire de ce vaste espace maritime qui devrait permettre de conserver les ressources marines indispensables au maintien des colonies de manchots empereurs et d’autres espèces et de préserver, autant que faire se peut, le fonctionnement des écosystèmes marins. Deux autres projets de sanctuaires marins en Antarctique sont encore l’objet de négociations, l’un autour de la mer de Weddell, l’autre dans l’Antarctique de l’est au sud de l’Océan Indien. De la même manière que celui de la mer de Ross, espérons qu’ils puissent voir le jour, afin de bénéficier dans les années à venir aux manchots empereurs et au maintien de la biodiversité en Antarctique. Depuis nos hivernages, beaucoup de mystères entourant les espèces emblématiques de ce continent ont été levés.

Contemplant les jeunes manchots empereurs s’apprêtant à partir en mer pour la première fois de leur vie en cette fin décembre 2015, nous savons maintenant qu’ils vont se diriger plein nord, en pleine mer libre de glace, jusqu’à plus de 2400 km de leur colonie de naissance. Là, ils vont certainement croiser des représentants du manchot royal qui se reproduit sur les îles océaniques subantarctiques de l’Océan Austral. Après cinq mois passés en mer, les jeunes manchots empereurs vont revenir vers l’Antarctique et rejoindre la zone de banquise.

Mais nous ne savons toujours pas ce qu’ils feront entre ces premiers mois de vie et leur premier retour à la colonie à l’âge de 4 ou 5 ans. Pourquoi cet appel, cet exode vers le nord en plein océan ? Pour éviter la compétition avec les adultes meilleurs plongeurs ? Pour éviter la prédation par les léopards de mer et les orques ? Pour exploiter des zones plus riches en nourriture ? Quelle que soit la réponse, cette découverte, également effectuée sur d’autres colonies de manchots empereurs, montre que les sanctuaires en Antarctique ne seront pas suffisants pour aider à leur préservation."

Christophe Barbraud

- Ce plaidoyer a fait l'objet d'une dépêche de l'Agence France Presse le 14 février 2017 (Catherine Hours). -
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